Étienne Choubard n’a jamais vendu une seule de ses images. Pas par principe moral affiché, pas pour se donner un genre non plus. C’est venu comme ça, à force de trouver l’idée du prix ridicule appliquée à une photo. Il appelle ça « free art = free artist », une formule qu’il balance un peu partout, sur son site, en légende, en signature presque.
Il photographie, il découpe, il colle, et puis il donne. Voilà.
Ce qui frappe surtout chez lui, c’est cette phrase qu’il répète depuis des années et qui dit tout de son rapport à l’art contemporain, à ses codes, à son sérieux souvent un peu forcé : « l’art c’est n’importe quoi et c’est tant mieux ». On peut la prendre comme une boutade, elle en a l’air. Mais elle porte quelque chose de plus tenace : l’idée qu’on a trop demandé à l’art d’être grave, et qu’à force de le prendre au sérieux on a fini par oublier de le regarder.
Sur son site, pas de boutique, pas de panier ni de prix affiché en petit sous les photos. On commande, tout simplement, un tirage, un collage, ou un des livres qu’il a assemblés au fil du temps, et ça arrive chez soi sans qu’un centime ait changé de main. Aucune contrepartie demandée. Juste l’envie de faire circuler des images plutôt que de les garder à l’abri d’un prix.
Ça déroute forcément, surtout dans un milieu où la rareté fait la valeur. Choubard, lui, fait exactement l’inverse : plus une image tourne, plus elle a rempli son rôle.
Notes pour plus tard
Il y a un projet qui revient souvent chez lui, « Notes pour plus tard », où la photo n’est plus vraiment une image mais une sorte de pense-bête contre l’oubli. Il photographie ce qu’il sait déjà voué à disparaître, un instant, un visage, une lumière qui ne reviendra pas pareille, comme on note un numéro de téléphone avant de le perdre.
Sauf qu’il ne s’arrête pas à ça. Il retouche, il repeint dessus, il efface un bout, il en rajoute un autre. Un peu comme fait la mémoire elle-même, qui ne garde jamais un souvenir intact bien longtemps : elle l’adoucit, elle en gomme les angles, elle réinvente une lumière qui n’était peut-être pas si belle que ça sur le moment. La photo, chez lui, suit le même chemin que le souvenir qu’elle est censée fixer. Elle ne le protège pas de l’oubli, elle se met à mentir un peu, exactement comme lui.
C’est peut-être ça, au fond, « Notes pour plus tard » : accepter que se souvenir, ça n’a jamais été garder les choses telles qu’elles étaient, mais les refaire, à chaque fois qu’on y repense.